Brésil : inégalités et marché du travail (Note)

Résumé :

  • Après deux années de crise en 2015 et 2016, le Brésil est parvenu à sortir de la récession depuis 2017. Malgré tout, les inégalités de revenus sont en croissance ;
  • Cette hausse peut s'expliquer par les nombreuses distorsions du marché du travail, qui semblent perpétuer ces inégalités ;
  • Depuis 2017, les créations d'emplois se font en très grande majorité dans le secteur informel, participant à la paupérisation des classes les plus fragiles ;
  • La réforme du travail de 2017 visant à flexibiliser le marché de l'emploi est aujourd'hui synonyme de précarisation ;
  • La défaillance du système éducatif brésilien empêche la mobilité sociale et accroît la vulnérabilité des plus pauvres.

 

Suite au premier tour des élections présidentielles, le Brésil est divisé entre deux candidats incarnant deux visions antinomiques du pays. Cet article vise à expliquer pourquoi la 9ème puissance mondiale est gangrénée par des inégalités endémiques, sous le prisme d'une analyse d'un marché du travail qui tend à les accroître.

 

 

A l'aube du deuxième tour des élections présidentielles, le Brésil est déchiré entre deux candidats, symboles d'un pays à deux vitesses : Jair Bolsonaro, candidat du PSL, parti d'extrême droite arrivé largement en tête au premier tour, promettant une politique néolibérale, et Fernando Haddad du Parti des Travailleurs, remplaçant de Lula, dont le programme est axé sur une relance keynésienne afin d'endiguer les déséquilibres économiques du pays (voir Les défis du prochain Président). Cette lutte entre les deux candidats fait ressortir la profonde cassure au sein du pays : F.Haddad est le favori des Etats du Nordeste, relativement pauvres, avec un PIB par tête de 11 045 R$ en 2012, et J.Bolsonaro favori des Etats du Sudeste, moteurs économiques du pays, avec un PIB par tête de 28 351 R$ en 2011. Cette confrontation met en avant l'une des principales distorsions du pays : son niveau d'inégalité extrêmement élevé.

En effet, en prenant les derniers indices de Gini publiés par la Banque Mondiale pour chaque pays, le Brésil serait le 10ème pays le plus inégalitaire du monde sur 158 pays. En 2015, les 50 % les plus pauvres représentaient 12,3 % des richesses contre 55,3 % pour les 10 % les plus riches. Ainsi, malgré le décollage économique du pays dans les années 2000, avec un taux de croissance moyen de +3 % entre 2001 et 2015, les inégalités de revenu ne se sont pas résorbées de manière conséquente. D'après le World Inequality Report de 2018, les 10 % les plus riches se sont accaparés 57,8 % de la croissance de la production sur la période, contre 16,1 % pour les plus pauvres.

Après une phase de récession en 2015 et 2016, le pays semblerepartir sur un cycle de croissance en 2017, avec +1 %. Alors que la période entre 2001 et 2015 n'a pas permis de résorber de manière significative les inégalités, ces dernières sont en hausse depuis le retour à la croissance en 2017. Si les causes de ce niveau d'inégalité endémique sont nombreuses, nous nous concentrons ici sur les raisons inhérentes au marché du travail pour comprendre ce phénomène.

 

 

1) Malgré la sortie de crise en 2017, les inégalités sont en hausse

 

Après deux années marquées par la plus forte récession de l'histoire moderne du Brésil en 2015 et 2016 (respectivement -3,8 % et -3,6 % de croissance), l'année 2017 a été synonyme de reprise économique avec +1 % de croissance. Cependant, d'après une étude de la fondation Getulio Vargas, celle-ci s'est accompagnée d'une hausse des inégalités. En effet, les deux derniers quintiles de revenus, soit les 40 % de la population les plus pauvres ont vu leur revenu baisser alors que les strates intermédiaires et supérieures ont connu une hausse de leur revenu. Le revenu mensuel des 20 % plus pauvres est notamment passé de 400 R$ à 380R$ (en termes réels), soit une baisse de -5 %, alors que le revenu des 20 % les plus riches est passé de 5 579 R$ à 6131 R$ (hausse de +10,8 %) entre janvier 2017 et mars 2018.

Source : IBGE, INSEE, BSI Economics

Alors que le revenu réel moyen brésilien a quasiment stagné (+0,4%) entre 2016 et 2017, passant de 2 268 R$ mensuel, à 2 277 R$, le haut niveau de chômage persistant a généré un accroissement des inégalités, induisant un déclassement d'une partie de la classe moyenne et une hausse des personnes en situation d'extrême pauvreté.

En dépit de la baisse de l'inflation et de la reprise de l'activité économique, l'extrême pauvreté a fortement augmenté en 2017. En effet, le nombre de personnes touchées par l'extrême pauvreté est passé de 13,3 M en 2016 à 14,8 M en 2017, soit une hausse de +11,2 %. L'extrême pauvreté est ici définie d'après les critères de la Banque Mondiale, par un revenu de 1,9 USD par habitant et par jour, soit 136 R$ par mois en 2017. La croissance du travail informel, couplée aux difficultés financières des Etats, induisant une baisse de l'emploi notamment dans les travaux publics (secteur important de l'emploi à bas revenu), sont des facteurs prépondérants à cette hausse de l'extrême pauvreté. Cette dernière touche ainsi 7,2 % de la population en 2017, contre 6,5 % en 2016. En conséquence, l'indice Gini passant de 0,58 à 0,59 entre 2017 et 2018 d'après la Fondation Getulio Vargas.

Paradoxalement, en 2017, 13,7 % des ménages brésiliens ont reçu des fonds liés au programme social Bolsa Família, créé par l'ancienPrésidentLula pour les revenus les plus faibles, soit une participation plus faible qu'en 2016 (14,3 %). Cette baisse découle de la sortie des radars déclaratifs de nombreux foyers vivant dans l'informalité. Le revenu mensuel réel moyen des ménages recevant la Bolsa Família s'établit à 324 R$ mensuel.

 

 

2) La défaillance du marché de travail, source de hausse des inégalités

 

Alors que le niveau de chômage est passé de 13,7 % en janvier 2017 à 12,1 % en août 2018, le niveau d'inégalités de revenu a augmenté sur la période. La persistance de ces inégalités, malgré la reprise du marché de l'emploi, peut s'expliquer par des distorsions majeures : la hausse du travail informel, une réforme du marché du travail contreproductive à court terme et un système éducatif défectueux.

 

2.a) La progression du travail informel fragilise les classes aux revenus les plus faibles

L'une des raisons principales de cette hausse des inégalités est à chercher dans la composition de la création des emplois. Ainsi, on remarque que sur la période récente, la création d'emplois est à mettre à l'actif de l'emploi informel, alors que l'emploi formel est en baisse.

Le travail formel ne représente que 74,5 % de la population occupée du secteur privé. Cette notion de travail formel recouvre 3 aspects au Brésil :

  1. Toute occupation salariée procurant un revenu et exercée avec la carte du travail ;
  2. L'activité de chef d'entreprise-employeur ;
  3. L'activité du travailleur autonome (« por conta própria ») cotisant et déclaré à la sécurité sociale (INSS).

La « carte de travail » marque la formalisation du travail : créée en 1932, il s'agit d'un document obligatoire pour toute personne qui souhaite offrir ses services dans l'agriculture, l'industrie, le commerce, les services, les emplois domestiques. Pouvant être sollicitée auprès de l'administration publique, dès 14 ans, elle suit l'employé tout au long de sa carrière et lui garantit l'accès aux principaux droits du travail : salaire, temps de travail, congés, 13ème mois, abono salarial, épargne salariale (FGTS), assurance chômage (FAT), sécurité sociale.

Sources : IBGE, BSI Economics

Les créations d'emploi dans le secteur privé sont essentiellement le fait du secteur informel depuis janvier 2017, année de la reprise. Le nombre d'actifs occupés du secteur privé formel s'est contracté de -1,3 %, alors que celui du secteur privé informel a augmenté de +7,5 %. Ce phénomène s'explique avant tout par un transfert de main d'œuvre entre les deux secteurs : de nombreux salariés licenciés du secteur formel, notamment dans les secteurs agricoles (-5,3 % de travailleurs formels sur 2017), de la construction (-13,8 %) ou des transports (-7,9 %) se sont tournés vers des activités informels, notamment dans le secteur commercial (+6,3 % de travailleurs informels), des services domestiques (+7,8 %) et surtout de l'alimentation et du logement (+14,1 %). Par exemple, le nombre de vendeurs ambulants de nourriture serait passé de 100 000 en 2015 à 501 000 en 2017.

Ce phénomène de transfert du formel vers l'informel, touchant généralement les salariés avec un revenu déjà faible, à des effets importants sur les inégalités de revenus. En effet, le revenu moyen d'un employé du secteur privé formel est de 2 121 R$ mensuel, contre 1 326 R$ pour l'informel. De plus, l'absence de sécurité sociale et d'épargne salariale induisent logiquement une hausse de la précarité pour ces ménages.

 

2.b) La réforme du travail de 2017, facteur de précarisation

En juillet 2017, le gouvernement de M.Temer a mis en place une réforme du Code du travail visant à flexibiliser le marché (cette réforme n'a été active qu'à partir de novembre). Les objectifs principaux poursuivis étaient les suivants :

  • D'inverser la hiérarchie des normes au travail : les accords d'entreprises prévaudront désormais sur la Loi ;
  • De supprimer le financement des syndicats par cotisation salariale obligatoire ;
  • D'apporter des garanties supplémentaires aux travailleurs tertiarisés (sous-traitance) ;
  • D'instaurer la possibilité de rupture conventionnelle du contrat de travail ;
  • De créer un nouveau type de contrat : « contrat d'intermittent »
  • De diminuer les recours prudhommaux.

Si ces mesures permettent d'accroître la productivité, elles ont été plus destructrices d'emplois que créatrices à court-terme pour les bas salaires dans le secteur formel. Alors que le taux de rotativité de la main d'œuvre était déjà élevé, la flexibilisation de l'emploi a accentué le phénomène de « darwinisme économique », c'est-à-dire qu'en situation de faible activité, les entreprises les moins productives ont profité de la réforme et les salariés peu qualifiés sont les premiers à être licenciés, induisant ainsi une concentration des salariés les plus productifs dans la masse salariale.

En conséquence, à court terme, cette réforme a encore plus fragilisé les salariés les moins qualifiés, qui avaient profité du cycle de croissance entre 2002 et 2014 pour accroître considérablement leur revenu. La réforme a pour l'instant touché des secteurs formels caractérisés par des bas salaires et un taux de rotation élevé, tels que le commerce, reléguant les employés de ce secteur dans une situation plus précaire.

 

2.c) Un système éducatif à deux vitesses qui renforce les inégalités

La défaillance du système éducatif brésilien contribue également fortement à cet accroissement des inégalités. Le Brésil se classe 63ème sur 70 pays au classement PISA 2016 de l'OCDE. Surtout, le modèle éducatif est un contributeur structurel à la persistance des inégalités.

En effet, le modèle éducatif brésilien connaît d'importantes distorsions entre le privé et le public. Dans les faits, les enfants dont les parents ont des hauts revenus effectuent leur cycle secondaire dans des écoles privées, ayant un niveau d'enseignement supérieur au secteur public. Puis, ils profitent de la qualité d'enseignement du privé pour entrer dans l'enseignement public supérieur, dans l'une des 63 universités fédérales du pays. Or, cet enseignement public supérieur est le plus élitiste et le plus reconnu sur le marché de l'emploi, de par la qualité de l'enseignement. En conséquence, et malgré la création de quotas raciaux (et non économiques) en 2012, les étudiants venant du secteur public secondaire (généralement ayant des parents à faible revenu) n'accèdent pas au public supérieur, et sont dans l'incapacité d'entrer dans des écoles privées supérieures, faute de moyens économiques, les obligeant à arrêter leurs études, perpétuant ainsi les inégalités.

Le Brésil fait face à un déficit de main d'œuvre spécialisée (entre le niveau baccalauréat et bac+5), et de nombreux jeunes entrent sur le marché du travail sans le niveau d'étude adapté à la demande. Si les personnes ayant effectué des études supérieures ont un niveau d'emploi élevé (7,8 % de chômage), de même que les personnes ayant arrêté leurs études très tôt, le problème d'employabilité est réel pour les personnes ayant continué leurs études jusqu'au lycée mais qui reste bloqué avant le secondaire, faute de moyens pour entrer dans une école privée, comme le montre le tableau ci-dessous.

Tableau : taux de chômage par catégorie d'études

Source : IPEA, BSI Economics

Surtout, de plus en plus de jeunes sont exclus, à la fois du système éducatif et du marché du travail (appelés « nem-nem » en portugais), d'après une étude de la Banque Mondiale. En effet, 11,2 millions de brésiliens de 15 à 29 ans sont dans ce cas, soit 23,5 % de cette tranche d'âge. A ces personnes, il faudrait également ajouter les 8,8 millions de jeunes travaillant de manière informelle sans étudier, les 2,2 millions étudiant avec du retard et les 2,8 millions qui travaillent et étudient de manière informelle. C'est ainsi 25 millions de jeunes brésiliens qui seraient exposés à la pauvreté (soit 52% de cette classe d'âge) d'après le rapport.

Ainsi, ce système éducatif à deux vitesses privilégie de manière exacerbée les familles à haut revenu, perpétuant ces inégalités et plongeant de plus en plus de jeunes dans la pauvreté.

 

 

Conclusion

Si le Brésil pouvait se targuer d'avoir sorti de la pauvreté 40 millions de brésiliens pendant les années Lula, il reste l'un des pays les plus inégalitaires du monde. Surtout, ces inégalités de revenus paraissent endémiques au regard de leur hausse ces derniers mois malgré la reprise de la croissance. Les nombreuses distorsions du marché du travail, notamment la hausse du travail informel et la pertinence du système éducatif sont clés pour mettre fin à ce cycle de hausse des inégalités.

Si le débat économique de cette campagne électorale tourne essentiellement autour des problématiques budgétaires, le deuxième tour mettra en opposition deux Brésil, deux visions de la politique à mettre en place, symboles d'un pays gangréné par des inégalités qui ne se résorbent plus.

 

Références

Maria Andréia Parente Lameiras, Sandro Sacchet de Carvalho, Carlos Henrique L. Corseuil, Lauro R. A. Ramos “Analise do Mercado de trabalho”, IPEA, 2018

Machado Ana Luiza, Muller Miriam “"If it's already tough, imagine for me..." : A Qualitative Perspective on Youth Out of School and Out of Work in Brazil”, World Bank, 2018

Carlos Henrique Leite Corseuil, Katcha Poloponsky, Maira Albuquerque Penna “Umainterpretação para a forte aceleração da taxa de desemprego entre os jovens”, IPEA, 2018

Marcelo Neri “Qual foi o Impacto da Crise sobre Pobreza e Distribuição de Renda?”, FGV Social, 2018

Sandro Pereira Silva “A estratégia argumentativa da reforma trabalhista no brasil à luz de dados internacionais”, IPEA, 2018

“PNAD Contínua: taxa de desocupação é de 12,1% e taxa de subutilização é de 24,4% no trimestre encerrado em Agosto”, IBGE, 2018

Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman “Rapport sur les inégalités mondiales”, World Inequality Lab, 2018

Barbara Vallejos Vazquez, Euzebio Jorge Silveira de Sousa, Ana Luíza Matos de Oliveira “Seis meses de reforma trabalhista: um balanço”, Brasil Debate, 2018

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Diplômé d'Audencia Nantes et du Master 2 Diagnostic Economique International à l'Université Paris Dauphine, Vincent Guiet est actuellement économiste junior pour Natixis, spécialisé sur l'Europe du Sud. Il possède également des expériences en Conseil en Stratégie, participant à des projets d'internationalisation d'entreprises françaises dans des pays en développement. Ses centres d'intérêt portent sur les problématiques de dette publique et de développement.