Bitcoin, altcoins et blockchain : spéculation ou révolution ? (Note)

 

Résumé :

·         La hausse spectaculaire du cours des principales crypto monnaies, notamment du bitcoin, est due à une demande spéculative. Pourtant, cette hausse a des effets positifs sur son acceptation, et par conséquent sur sa demande.

·         La forte spéculation dont font l'objet les crypto-monnaies peut entraîner à terme l'éclatement de la bulle. Pourtant, ceci ne signifierait en aucun cas la fin des crypto-monnaies, bien au contraire, seules les plus performantes perdureraient.

·         Le bitcoin et les crypto-monnaies en général ne remplissent pas les fonctions économiques de la monnaie. Pourtant ceci ne compromet pas nécessairement leur utilisation comme instrument d'échange : la confiance nécessaire à leur acceptation est garantie par la technologie blockchain, véritable innovation sous jacente qui permet leur existence.

·         La course à l'innovation dans le secteur des cryto-monnaies remet fortement en question la suprématie du bictoin à long terme.

 

Bitcoin, blockchain, altcoins, crypto-monnaies,etc. Cet article cherche à familiariser le lecteur avec ces notions et à lui fournir un cadre d'analyse pertinent pour appréhender les possibles bouleversements qu'elles représentent pour nos formes d'échanges habituelles. Le Bitcoin va-t-il faire partie de notre quotidien, ou ne survivra-t-il pas à la spéculation dont il fait l'objet ? Quels sont les mécanismes à l'oeuvre qui peuvent expliquer sa chute  ou son succès? Eclairage.

 

 

Si le sujet des crypto-monnaies fait actuellement un buzz médiatique, c'est en raison des performances de la plus célèbre d'entre elles : le bitcoin (BTC). Le cours de ce dernier a été multiplié par plus de seize au cours de l'année 2017, atteignant ainsi les 16 000 euros par unité en décembre, avant de subir une correction de l'ordre de 30 % au cours de la dernière semaine de l'année. Depuis, son cours gravite autour de 12 000 euros par unité[1]. La forte variation de ce dernier, due en partie aux effets d'annonce, comme les menaces d'interdiction de son utilisation sur le territoire chinois en septembre 2017, ne manquent pas d'agiter les investisseurs et les commentateurs.

 

L'extraordinaire augmentation de son prix depuis sa création - un bitcoin ne coûtait que quelques centimes en 2010 - ainsi que sa volatilité alimentent toute sorte d'hypothèses, mais tendent à  écarter une question de fond : les crypto-monnaies se sont-elles installées durablement, ou s'agit-il de simples bulles spéculatives, avec les risques que cela engendre ? Cet article propose une réponse argumentée en mettant en scène les principaux arguments des défenseurs et des détracteurs des crypto-monnaies, tout en y apportant une analyse supplémentaire.

 

Le caractère spéculatif du bitcoin, un frein au développement des crypto-monnaies comme moyen de paiement ?

Emboîtant le pas à J. Stiglitz et J. Tirole, de nombreux analystes pointent principalement le caractère spéculatif du cours du bictoin, et des crypto-monnaies en général, et avertissent sur les dangers d'un éclatement de cette bulle, comme le souligne Floris Laly (BSI Economics, 22/12/2017). Il est difficile de nier que l'envolée des cours (14 000 USD fin décembre 2017, contre à peine 1 000 USD en janvier 2017) ni alimente ni ne soit liée à une forte spéculation. Le bitcoin n'est pas majoritairement demandé pour effectuer des transactions entre particuliers, mais est principalement acheté dans l'espoir que son prix augmente, dans le but de le revendre plus cher. Cependant cette tendance haussière a tout de même des retombées systémiques positives. Plus la hausse est prometteuse, voire garantie, et plus les commerçants et entreprises pourraient avoir tendance à accepter le bitcoin comme moyen de paiement, plutôt que des euros ou des dollars. Pour comprendre cela, l'exemple de « la pizza la plus chère du monde » est très illustratif : en 2010 en Floride, une célèbre chaîne alimentaire cède deux pizzas à un client pour 10 000 BTC[2]. Le BTC valait alors quelques centièmes de dollar. Imaginons que la pizzéria les ait gardés : elle détiendrait actuellement l'équivalent de 140 millions de dollars, alors que  si elle n'avait accepté que la monnaie étatsunienne, elle n'aurait détenu qu'une dizaine de dollars (correspondant au prix des pizzas).

Si la hausse des cours favoriserait donc l'acceptation du BTC, cette dernière se rétro alimente également. En effet, si nous acceptons une monnaie comme moyen de paiement, c'est parce que nous savons que les autres l'acceptent également. Ce cercle vertueux rend possible en outre des externalités croisées dues à l'usage de la crypto-monnaie : si les commerçants acceptent un moyen de paiement, l'incitation de la part des clients à l'adopter augmente. Inversement, plus les consommateurs  possèdent un moyen de paiement, et plus les commerçants ont intérêt à l'accepter. (Waelbroeck  2017).

Il reste tout de même une question en suspens : pourquoi, en pleine tendance haussière, un agent accepterait de payer en BTC plutôt que de les garder ? Nous pouvons supposer que cela se produirait pour des raisons similaires à celles qui le pousseraient à vendre des BTC pour acheter des euros par exemple, s'il compte destiner ces derniers à une dépense de consommation (l'agent peut estimer qu'il a suffisamment profité de la hausse des cours, que le pouvoir d'achat de son actif a suffisamment augmenté, et qu'il est temps de le rendre effectif). Dans ce cas, mieux vaut payer directement en BTC comme nous le verrons plus tard.  La hausse des cours peut donc constituer un « coup de pied » initial pour atteindre une masse critique d'utilisation.

 

Eclatement de la bulle : quels risques pour les crypto-monnaies, et quelles conséquences macroéconomiques ?

Cependant la chute spontanée et continue des cours, correspondant à un éclatement de la bulle, n'est pas improbable, le bitcoin a d'ailleurs connu récemment une phase dite de « correction », avec une baisse importante de son cours. A Comprendre: les prix étaient surévalués. C'est ainsi qu'en une semaine le cours du BTC, qui avait atteint presque 17 000 euros a chuté à environ 11 000 euros. Les comparaisons avec la Crise de la Tulipe sont tentantes et faciles à réaliser, il suffit de superposer les deux courbes, remarquer leur ressemblance, et conclure que le BTC va bientôt s'effondrer[3]. Cependant cette analyse omet totalement la nature de l'actif, car jusqu'à aujourd'hui une tulipe n'a jamais servi de moyen d'échange. Mais que se passerait-il si cette correction des cours provoquait un retrait massif des investisseurs, notamment des whales investors, grosprice makers, entraînant dans leur sillage une multitude de retail investors, petits price takers ? Cela provoquerait probablement un ralentissement, voire un enrayement du cercle vertueux prix-acceptation qui vient d'être décrit, mais rien n'empêche d'imaginer que ceci se produirait au profit d'une autre crypto-monnaie. D'un autre côté, si le cours des différentes crypto-monnaies venait à s'effondrer dans la foulée d'une possible chute du bictoin (Laly, Lecho.be, 02/01/2018), il y aurait-il un risque systémique dans l'univers des cryptos, voire au niveau macroéconomique ? Certainement pas.

Tout d'abord ceci permettrait d'éliminer du marché toutes les crypto-monnaies les moins performantes, et ne seraient gardées que les meilleures, désirées pour leurs qualités intrinsèques (rapidité de transaction, structure des blocs de la blockchain) ou de réseau (liquidité, acceptation, évolution potentielle) à l'image des conséquences de la bulle Internet des années 2000.

D'un autre côté, les conséquences macroéconomiques seraient marginales. Pour se convaincre de cela il suffit de comparer le poids du marché des BTC avec celui de certains marchés financiers. A l'heure actuelle, avec un peu plus de 16,5 millions de BTC émis, le poids du marché de la plus célèbre des cryptos s'élève à environ 200 milliards d'euros. Une goutte d'eau dans l'océan de la finance, où le marché global des obligations pèse 100 000 milliards de dollars, celui des actions 64 000 milliards, sans parler de la « bulle étudiante » aux USA : la totalité des prêts accordés aux étudiants s'élève à 1 500 milliards de dollars (Gadrey, Alternatives Economiques, 2017).

 

Le bitcoin est-il une monnaie comme les autres ? Quelles conséquences sur sa fonction de moyen d'échange ?

Mis à part celui de la spéculation, l'autre argument principal employé pour relativiser la portée transformatrice du bitcoin dans nos formes d'échange, porte sur les fonctions économiques de la monnaie (moyen d'échange, unité de compte et réserve de valeur) : le bitcoin ne serait pas à même de les remplir, et ne serait donc pas une « vraie » monnaie (Charrel, Le Monde, 20/12/2017).

En effet, comme le remarque Julien Acalin, sa volatilité l'empêcherait d'un côté d'être une bonne unité de compte : si le cours du bitcoin varie intempestivement, aucun référentiel de prix des marchandises exprimés en BTC n'est possible.  D'un autre côté, le manque de stabilité des cours compromet également la fonction de réserve de valeur (Forbes, 09/12/2017). Pourtant, la forte variation des cours ne compromet pas nécessairement sa fonction de moyen d'échange. En effet, les agents peuvent à tout moment connaître le prix des marchandises en euros ou en dollars, mais utiliser tout de même des BTC au cours du moment pour effectuer la transaction. Prenons comme exemple une paire de chaussures à 140 euros. Si au moment de l'achat, le bitcoin vaut 14 000 euros, je céderai 0,01 BTC plutôt que 140 euros. La quantité de BTC à céder en échange d'une marchandise s'ajustera au cours du moment.

De plus, les coûts de transaction en crypto-monnaies sont généralement inférieurs à ceux liés aux coûts de carte bancaire pour les commerçants (qui sont répercutés sur les prix), ou aux virements internationaux en monnaies au cours légal, rémunérant tous deux les services bancaires. L'absence d'intermédiaire financier pour des transactions en crypto-monnaies permettrait de réduire le coût de celles-ci de l'ordre de 90 % (Durana, 2015).

Finalement, l'élément qui explique principalement l'acceptation d'un moyen de paiement est la confiance que lui accordent les usagers. Celle-ci est garantie par la nature même des crypto-monnaies, qui est inséparable du concept de blockchain, souvent présentée comme véritable révolution technologique sensée sécuriser et garantir les transactions, remplaçant ainsi le tiers de confiance traditionnel, tel que l'Etat ou les banques.

Prenons l'exemple de la blockchain sur laquelle fonctionne le bitcoin. Celle-ci fait office de grand registre informatique décentralisé, infalsifiable, accessible à tous, où sont enregistrées toutes les transactions depuis sa création. Chaque transaction doit être validée par le membre du réseau (le mineur) dont l'ordinateur possède la plus grande puissance de calcul (le premier à résoudre un calcul mathématique complexe est celui qui valide la transaction), et ce dernier est rémunéré en bitcoins par son effort de validation, très couteux en énergie. Cette rémunération, réalisée par le protocole informatique, se traduit par une création ex nihilo d'une certaine quantité de bitcoins qui seront crédités sur le compte du mineur. Autrement dit, à l'image des tablettes antiques, un bitcoin n'est autre chose qu'une inscription d'un signe sur la blockchain. Finalement, une fois validées un certain nombre de transactions, celles-ci sont regroupées dans un bloc qui vient s'ajouter à la chaîne  de blocs, (cf schéma ci-dessous) qui se trouve enregistrée dans la mémoire de chaque ordinateur de chaque membre du réseau, rendant le piratage pratiquement impossible (Marin-Dagannaud, 2017).

 

La course à l'innovation peut remettre en question la suprématie du bitcoin

Dans le sillage du bitcoin, une multitude d'autres crypto-monnaies font leur apparition sur le marché. Regroupées sous le terme altcoins, une bonne partie d'entre elles servent simplement à collecter des fonds et ont peu de chances de reproduire les performances des plus célèbres, telles que l'Ethereum ou le Litecoin. Néanmoins, une minorité d'entre elles se proposent sérieusement de se constituer à terme comme de véritables monnaies alternatives. 

Certaines start-up regroupent à présent les fonctions de plateforme d'échange, de création de portefeuilles électroniques mais aussi de création et de commercialisation des premières unités de la crypto monnaies qu'elles commercialisent lors des Initial Coin Offering (ICO). La compagnie Everus, par exemple, regroupe ces fonctions mais parie également sur une innovation supplémentaire, à savoir un service après-vente destiné aux acheteurs de cette crypto-monnaie (également appelée Everus). Par exemple, si un usager égare ou oublie le mot de passe du portefeuille électronique où il possède des bitcoins, ceux-ci sont dits « détruits » ou « gelés définitivement ». Pour remédier cela les compagnies comme Everus proposent, au moyen d'un système de vérification complexe, la possibilité de récupérer le mot de passe du portefeuille électronique de l'usager en cas de perte, dans le but de gagner des parts d'un marché de plus en plus concurrentiel.

Au-delà des altcoins, toutes sortes d'innovations s'inspirent de la technologie blockchain, qui paraissent suivre le schéma d'un cycle Kondratieff[4], (notion reprise par Schumpeter), mais de manière accélérée. Les smart contracts[5] voient le jour, bouleversant potentiellement les métiers juridiques. L'économie sociale et solidaire s'en saisit également. En Argentine, un groupe d'entreprises autogérées formant un réseau dont les productions sont complémentaires, lance la Moneda Par. Pouvant être vue comme un système de compensation de dettes mutuelles, cette cryto-monnaie est émise à travers de crédits à taux zéro accordés aux membres de la communauté, et circule au sein de cette dernière afin d'y pallier le manque de liquidités en Pesos. La stricte parité avec la monnaie nationale argentine, qui rend toute spéculation improbable, ainsi que l'utilisation qui est faite de la blockchain lui valent le surnom de « bitcoin populaire ».

 

Conclusion

Cette course à l'innovation promet de grands bouleversements dans la sphère des crypto-monnaies, et peut nous permettre de penser que rien ne garantit la suprématie du bitcoin à long terme. La crypto-monnaie du futur n'est peut-être pas encore née, ou vient tout juste de le faire, à l'image de Google, petite start-up de la Silicon Valley à l'époque où Altavista et Yahoo étaient les géants de l'Internet.

 

 

Références.

-          Acalin Julien ;   « Bitcoin : Une Bulle, Et Ensuite ? » Forbes.fr, 09/12/2017

https://www.forbes.fr/finance/bitcoin-une-bulle/

-          Charrel, Marie ; « La révolution bitcoin agite la planète financière », Le Monde 20/12/2017

-          Durana, Gabrielle ; « Bitcoin : bulle ou révolution ? », Esprit 2015/6 (Juin), p. 88-96

-       Collomb Alexis,Sok Klara ; « "Blockchain" : une révolution monétaire et financière ?»,L'Économie politique 2017/3 (N° 75), p. 70-82.

-     Gadrey Jean ; « Le krach financier qui se profile » Alternatives Economiques, 03/12/2017  http://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2017/12/03/le-krach-financier-qui-se-profile

-          Laly Floris ;« Valorisation du Bitcoin : une juste valeur proche de 0$ ? » BSI Economics 22/12/2017 http://www.bsi-economics.org/841-valorisation-du-bitcoin-une-juste-valeur-proche-de-0$

-     Laly Floris ; « Bientôt la fin du mirage Bitcoin » Lecho.be, 02/01/2018 https://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Bientot-la-fin-du-mirage-Bitcoin/9967938?ckc=1&ts=1514927496

-             Marin-Dagannaud Gautier ;« Le fonctionnement de la blockchain », Annales des

Mines - Réalités industrielles 2017/3 (Août 2017), p. 42-45.

-          Waelbroeck, Patrick ; « Les enjeux économiques de la blockchain », Annales des

Mines - Réalités industrielles 2017/3 (Août 2017), p. 10-19.

 

 


[1]  https://bitcoin.fr/cours-du-bitcoin/

[2]https://bitcoin.fr/bitcoin-pizza-day/

[3]Intervention T. Elmarhri dans 20H l'évenement - L'Info du Vrai du 30/11 - Bitcoin : Monnaie d'avenir ou monnaie de singe?

[4]Les  cycles Kondratieff   ou  « cycles de longue durée » sont caractérisés par une étape de croissance économique suite à une innovation majeure, telle que l'introduction de la machine à vapeur ou le moteur à explosion, puis une phase de ralentissement, voire de crise économique, au fur et à mesure que se tarissent les sources de profit dues à cette innovation et que la rentabilité des investissements qui en découlent diminue. Ces cycles économiques peuvent durer en moyenne 50 ans.

[5]Un smart contract  est un contrat à application automatique.Il s'agit d'un programme, de codes informatiques stockés sur la blockchain, qui exécute de manière automatique des conditions préalablement définies quand celles-ci sont réunies. Par exemple, si le retard d'un avion donne droit au remboursement du billet, le smart contract va rembourser automatiquement le billet du passager dès lors que la variable « retard » est positive.

 

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Diplômé en Développement économique et social à l'IEDES, Paris 1, et actuellement doctorant au sein de la même université, Sylvain Pablo Rotelli est aussi chargé de cours à l'UM3. Il effectue ses recherches sur les entreprises autogérées en Argentine, les crises économiques et monétaires, ainsi que sur les crypto-monnaies.