Les "Growth-indexed bonds": une proposition pour réduire les risques d'explosion de la dette publique (Note)

 

 

 

Cet article est un résumé non technique du papier rédigé par Julien Acalin (BSi Economics), Olivier Blanchard et Paolo Mauro disponible ici

 

 

 

Actualités :

Suite à la crise financière mondiale, les ratios de dette publique/PIB ont fortement augmenté dans les pays développés. Si les niveaux actuels semblent soutenables, une nouvelle série de chocs économiques ou financiers pourraient mettre à mal la soutenabilité des dettes publiques. L'expérience récente en zone euro a montré que (1) les défauts sont extrêmement coûteux économiquement et que (2) la spirale entre taux d'intérêt obligataires et niveau élevés de dette peut rapidement détériorer la dynamique des dettes souveraines. Les obligations indexées à la croissance économique peuvent permettre d'atténuer ces risques : en réduisant les paiements d'intérêts lorsque la croissance est faible (et, inversement, en les augmentant lorsque la croissance est élevée), elles réduisent substantiellement la distribution des dettes/PIB ainsi que le risque d'explosion des niveaux de dette.

 

 

 

Introduction

Les arguments économiques en faveur des obligations indexées sur la croissance sont clairs et largement documentés dans la littérature (Shiller, 1993 et Borensztein and Mauro, 2004). En indexant les paiements d'intérêts à la croissance, elles limitent l'augmentation du ratio d'endettement lorsque la croissance économique est faible, ce qui réduit la probabilité que la dette devienne insoutenable à terme. Ces obligations réduisent ainsi la prime de risque de défaut, ce qui permet d'améliorer la distribution du ratio de dette/PIB. Cependant, comme les paiements d'intérêts deviennent plus volatiles, les obligations indexées sur la croissance pourraient avoir à payer une prime pour compenser les investisseurs du risque relatif à l'incertitude sur la croissance du PIB. Si cette prime est trop élevée, les avantages d'une réduction du risque d'explosion de la dette (‘upper tail risk') peuvent être plus que compensés par une augmentation plus rapide du ratio de la dette dans le scénario central. Un récent ‘policy brief' du Peterson Institute for International Economics explore ces questions quantitativement.

 

Un moindre risque d'explosion de la dette publique mais une prime à payer

Si les obligations indexées réduisent le risque d'explosion de la dette, les paiements d'intérêts étant proportionnels aux performances économiques du pays, il est néanmoins probable qu'elles aient à payer une prime de risquerelativement aux obligations classiques.

Cette prime dépend de quatre facteurs :

-          Risque de défaut. Si les obligations indexées sont émises en quantité suffisante pour réduire le risque de défaut, cette prime joue en faveur des obligations indexées. Un moindre risque de défaut implique une moindre prime sur la dette publique en général (indexée ou non).

-          Risque de croissance. Le rendement étant plus volatil et pro-cyclique pour l'investisseur, celui-ci va demander une prime liée à l'incertitude sur la croissance. Ce risque peut être réduit en cas d'émission par différents pays, de préférence aux cycles économiques peu corrélés, ce qui permettrait aux investisseurs de diversifier leur portefeuille d'actifs.

-          Risque de nouveauté. Les investisseurs, peu habitués à ce nouvel instrument financier, peuvent demander une prime de nouveauté, en raison de la difficulté à ‘pricer' cet actif ou des doutes sur son fonctionnement. Ce risque peut disparaitre rapidement.

-          Risque de liquidité. L'introduction de cet instrument requiert une échelle d'émission large et diversifiée. L'évolution des primes de nouveauté et de liquidité est difficile à prévoir, mais l'expérience des obligations indexées à l'inflation dans certains pays développés suggère qu'elles peuvent décroitre rapidement et se maintenir à des niveaux faibles.

 

Simulations de l'impact des obligations indexées sur les trajectoires de la dette

Ce paragraphe présente succinctement quelques simulations pour l'Espagne, en supposant que (a) la dette est non indexée ou (b) l'intégralité de la dette est indexée à la croissance économique. Pour plus de détails sur la méthodologie et les données utilisées, ainsi que des résultats pour d'autres pays, il est préférable de se référer directement au ‘policy brief' du Peterson Institute (Blanchard, Mauro and Acalin, 2016).

Le point de départ est l'équation de la dynamique de la dette, la variation du ratio de dette/PIB étant égale à:

 

 

Avec : d, le stock de dette ; r, le taux d'intérêt effectif réel sur l'encours de dette ; g, le taux de croissance réel ; et s, le solde primaire en pourcentage du PIB.

L'obligation indexée paye un taux d'intérêt ri égal au taux de croissance économique plus une constante permettant d'égaliser son rendement espéré à celui d'une obligation classique.

Dans un premier temps, nous assumons que la prime de risque est nulle et que la balance primaire est égale à la prévision du FMI à chaque période. Le message de cette première série de simulation, très simplifiée, est clair : les obligations indexées à la croissance permettent de réduire (voire, dans ce cas, d'éliminer) l'incertitude sur la trajectoire future de la dette publique.

 

Figure 1    Debt-to-GDP ratio 2010-35 with non-indexed vs. indexed debt, non-stochastic primary surplus, Spain

Sources and notes: Authors' calculations. The fan charts report the debt-to-GDP paths corresponding to the 1st, 5th, 35th, 50th (solid line), 65th, 95th and 99th percentiles of the distribution.

 

Nous introduisons dans un second temps une incertitude sur la balance primaire, ainsi qu'une prime de défaut. Les résultats renforcent nos précédentes conclusions : la probabilité que le ratio de dette/PIB dépasse 140% en 2035 est de 10% dans le cas d'obligations classiques contre près de 0% lorsque la dette est indexée.

 

Figure 2: Debt-to-GDP ratio with non-indexed vs indexed debt, stochastic primary surplus, 2010-35, Spain

Sources and notes: Authors' calculations. The fan charts report the debt-to-GDP paths corresponding to the 1st, 5th, 35th, 50th (solid line), 65th, 95th and 99th percentiles of the distribution.

 

Enfin, les simulations précédentes ignorent l'impact d'une prime liée à la liquidité, à la nouveauté de l'instrument et à l'incertitude sur la croissance. Suite à une revue de l'expérience des obligations indexées a l'inflation ainsi qu'à différentes discussions avec des investisseurs, nous pensons qu'il est raisonnable d'espérer qu'une fois que les primes de nouveauté et de liquidité se seront stabilisées, la somme de ces primes se situera sous les 100 points de base.

En assumant que la somme de ces trois primes est égale à 100 points de base sur la période étudiée, la probabilité que le ratio de dette/PIB dépasse 140% en 2035 passe de 0 à 7%. Le gain est plus faible, mais reste significatif. L'effet de la prime est toutefois non linéaire : en assumant que cette somme est égale à 200 points de base, la probabilité d'un ratio de dette supérieur à 140% augmente à 34%. Le niveau de la prime de risque joue donc un rôle crucial.

 

Conclusion

L'émission d'obligations indexées à la croissance économique dans les pays avancés réduirait substantiellement les risques d'explosion de la dette. Les gouvernements seraient par ailleurs capables de mener des politiques fiscales contra-cycliques, ce qui permettrait de stabiliser la croissance,et la dette.

Les simulations montrent cependant que la prime de risque jouerait un rôle crucial. Nous estimons qu'il existe un équilibre différent de la situation actuelle, où ce type d'obligation serait attractif pour les gouvernements et les investisseurs.

Enfin, l'introduction d'obligations indexées à la croissance pourrait constituer en zone euro une solution partielle d'assurance via les marches, voire un premier pas vers une éventuelle union budgétaire.

 

 

Bibliographie

Barr, David, Oliver Bush and Alex Pienkowski. 2014. GDP-linked bonds and sovereign default. Working Paper No. 484. London: Bank of England.

Blanchard, Olivier, Paolo Mauro and Julien Acalin. 2016. The Case for Growth-Indexed Bonds in the Advanced Economies Today, Policy Brief No. 16-2. Peterson Institute for International Economics.

Borensztein, Eduardo, and Paolo Mauro. 2004. The Case for GDP-Indexed Bonds.Economic Policy, 38, April, 165–216.

Shiller, Robert J. 1993. Macro Markets: Creating Institutions for Managing Society's Largest Economic Risks. Clarendon Press, Oxford.

 

 

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Diplômé d'HEC et de l'Université Paris Dauphine, Julien Acalin évolue au Peterson Institute for International Economics après plusieurs expériences au FMI, à la Banque de France et à la Direction générale du Trésor. Il travaille notamment sur les thématiques macroéconomiques et financières.