Et si la BCE payait les banques pour emprunter auprès d'elle (taux refi négatif), cela se traduirait-il par une explosion des emprunts des banques auprès de la BCE ?

Ce jeudi 3 Décembre, la BCE annoncera de nouvelles mesures pour soutenir l'inflation en zone euro. Très attendue est une baisse du taux de rémunération des dépôts, qui pourrait aussi d'après certains être accompagnée d'une baisse du taux refi, le taux auquel les banques empruntent auprès de la BCE (voir notre éclairage précédent sur ces deux taux ici). Ce taux refi est actuellement à 0,05%, et pourrait descendre en territoire négatif, comme c'est actuellement le cas dans des pays comme la Suède par exemple. Cela voudrait donc dire que les banques seraient désormais rémunérées pour emprunter à la BCE. Une aberration pour certains, qui conduiraient les banques à emprunter beaucoup plus que ce dont elles ont besoin, pour profiter de ce qui ressemble en apparence à une très bonne opportunité pour faire des profits. Pourquoi n'est-ce pas du tout le cas ?

En temps normal, une banque emprunte lors des opérations de refinancement hebdomadaires de la BCE pour satisfaire à ses propres exigences en liquidités. Si l'on suppose maintenant qu'elle emprunte davantage de liquidités que ce qui est nécessaire, on suppose par là que la banque se retrouve avec des liquidités excédentaires. Avec ces liquidités, elle a trois options principales : (1) les laisser sur leur compte courant ou sur la facilité de dépôt de la BCE (ces deux options lui rapportent la même chose depuis l'an passé) (2) les prêter à d'autres banques (3) acheter des actifs rémunérateurs.

L'option (1) se traduira par une perte au final pour la banque, le taux de rémunération des réserves excédentaires étant inférieur au taux auquel elle a emprunté auparavant à la BCE (actuellement -0,20% pour l'un, +0,05 pour l'autre). Aucun sens donc d'emprunter plus pour faire une perte.

L'option (2) n'est pas plus avantageuse qu'en temps normal avec le taux négatif. En effet, si les banques empruntent à un taux plus faible qu'avant, elles vont aussi dans la pratique se prêter entre elles à des taux plus faibles qu'avant. C'est là le mécanisme même de transmission de la politique monétaire. Que le taux auquel elles empruntent initialement soit négatif ou positif, cela ne va rien changer à leur marge, c'est à dire à la différence en le taux auquel elles auront emprunté et celui auquel elles auront prêté. L'option (2) ne se traduit donc pas par des profits supplémentaires.

L'option (3) semble avantageuse en apparence. Mais là encore, la baisse du taux de la BCE aura aussi entrainé une baisse généralisée des taux sur les actifs, par le même mécanisme de transmission de la politique monétaire. Ainsi emprunter à un taux négatif pour acheter des actifs sera aussi profitable qu'auparavant (supposant que cela l'était), puisque les rendements des actifs se seront ajustés. Au final rien ne change avec le taux négatif.

On voit donc qu'une baisse du taux refi ne se traduira pas par une « très bonne opportunité pour faire des profits » pour les banques. De la même façon que des taux d'emprunts négatifs pour la France ne se traduisent pas par une « très bonne opportunité pour faire des profits » comme nous l'avions expliqué ici suite à une séquence sur BFM TV.

Julien Pinter

  @JulienP_BSI

Voir aussi:

Taux négatif de la BCE, de quoi parle-t-on ? (BSi economics)

Pourquoi les banques déposent-elles leurs liquidités à la facilité de dépôt de la BCE ? (BSi economics)

Pourquoi l'Etat français ne profiterait pas des taux négatifs pour émettre un giga emprunt et gagner de l'argent via les intérêts ? (BSi economics)

Julien Pinter est chercheur en Economie monétaire à la Charles University, actuellement chercheur invité à l'Université de Harvard. Il est docteur diplômé de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il travaille sur des questions liées aux politiques monétaires, aux régimes de change et à la communication des banques centrales. Il a des expériences de travail à la Banque Centrale Européenne et à la Banque de France en particulier. Il a été visiting researcher à l'Université d'Amsterdam, a travaillé à l'Université de Bruxelles Saint-Louis et étudié à l'Université de Stockholm.

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