Charlie Carré : « La confiance des consommateurs chinois marque le pas »

Charlie Carré est économiste au sein de l'assureur crédit Coface. Spécialiste des pays d'Asie, Charlie Carré évoque avec BSI Economics la situation économique et financière de la Chine.

 

 

Quelles sont les principales raisons ayant conduit à krach boursier en Chine ?

Charlie Carré - Il faut rappeler que les marchés chinois avaient fortement progressé entre novembre 2014 et la mi-juin 2015 (environ +110%). Plusieurs facteurs expliquent cette envolée des bourses chinoises. Tout d'abord, la banque centrale chinoise a initié un cycle d'assouplissement de sa politique monétaire à partir de novembre. Par ailleurs, l'envolée du prix des actions a été alimentée par les attentes relatives à l'approfondissement des réformes du secteur financier mais aussi par une réallocation des actifs investis dans des produits de wealth management et par la baisse du prix de l'immobilier.  Les liquidités disponibles n'ont pas été allouées aux entreprises mais les banques ont développé des prêts à des sociétés de courtages, ces fonds servant à financer des opérations de marginlending : les investisseurs empruntent pour acheter des actions.

Mi-juin, les autorités ont initié des mesures visant à limiter la capacité des investisseurs à emprunter pour investir. Les investisseurs se sont inquiétés de la volonté de Pékin de mettre fin au cycle d'assouplissement de la politique monétaire, ce qui a précipité la baisse du prix des actions. Par ailleurs, les nombreuses vagues d'introductions en bourse ont également exercé des pressions baissières sur le marché. A titre d'exemple, vingt sociétés ont débuté leur cotation la même semaine. Enfin, et il s'agit là de la principale raison, les actions chinoises étaient clairement surcotées.

 

Les ménages chinois ont-ils été particulièrement affectés et cet événement aura-t-il un impact significatif sur la consommation privée ?

CC - La bourse chinoise est caractérisée par la présence de nombreux petits porteurs. Près de 80% des investisseurs seraient des particuliers. Néanmoins, les effets richesses sont limités en Chine et les ménages ayant investi en bourse restent proportionnellement peu nombreux. D'après une étude de Peltonen et al. (2009), une hausse (ou une baisse) de 10% des prix des marchés d'actions correspond à une augmentation (ou une diminution) de la consommation des ménages de 0,12% en Chine contre 0,49% à Singapour.  L'envolée de la bourse entre novembre 2014 et juin 2015 ne s'est, d'ailleurs, pas traduite par une accélération des ventes au détail, indicateur avancé de la consommation en Chine.

 

Quelles sont les principales répercussions pour le secteur industriel et pour le secteur bancaire?

CC - Malgré l'envolée des marchés et de nombreuses introductions en bourse, le nombre d'entreprises chinoises ayant recours aux marchés actions pour se financer reste faible. L'impact devrait donc rester limité. Cependant, les banques chinoises, déjà fragilisées, sont exposées via les opérations de marginlending.  

 

Quels sont les objectifs de la dévaluation du Yuan par la Banque Centrale Chinoise ?

CC - Le 11 août dernier, la banque centrale chinoise a surpris le marché en abaissant de 1,9% le taux de change de référence du yuan face au dollar, la plus forte dépréciation en une journée depuis la réforme du taux de change du 21 juillet 2005. La dépréciation du yuan s'est poursuivie les jours suivants pour atteindre 3% en 3 jours. Pour rassurer les marchés, la banque centrale a procédé à une appréciation du yuan face au dollar de 0,05% le 14 août. Le cours CNY/USD s'est depuis stabilisé. La banque centrale chinoise a indiqué que cette dépréciation était le résultat d'un « ajustement technique » afin de prendre davantage en compte la clôture de la veille sur le marché des changes, comme conseillé dans un rapport FMI sorti le 3 août. L'objectif – affiché – des autorités chinoises était de conforter les chances du yuan d'intégrer le panier de référence des droits de tirage spéciaux (DTS).

Néanmoins, le timing de cette dépréciation suggère d'autres objectifs. Il est intervenu après la publication des mauvaises performances des exportations en juillet (- 8,4% en glissement annuel) et alors que la plupart des autres devises asiatiques se sont dépréciées face au dollar. Il pourrait ainsi s'agir d'une manœuvre visant à améliorer (légèrement) la compétitivité des exportations chinoises.

 

La transition vers un nouveau modèle économique en Chine ne risque t elle pas d'être retardée au vu des prévisions économiques fortement revues à la baisse en 2015 ?

CC - Les différentes annonces et mesures des autorités chinoises indiquent clairement une volonté de rééquilibrer la croissance au profit de la consommation des ménages. Le rééquilibrage de la croissance passe également par le développement des services et la réduction des surcapacités observées dans plusieurs secteurs industriels. L'effet de ces réformes n'est pas neutre sur la croissance et l'enjeu, pour les autorités, est d'arbitrer entre le court et le moyen terme afin d'assurer un atterrissage en douceur vers la  « nouvelle normalité ». Le développement de la consommation nécessite une progression des salaires. La progression du revenu disponible a été particulièrement rapide ces dernières années. Elle s'est accompagnée d'un développement de la consommation qui est néanmoins restée contrainte par un facteur structurel : les ménages chinois continuent d'épargner une part importante de leurs revenus, le système de sécurité sociale étant, notamment, encore insuffisant.

Effectivement, le ralentissement plus marqué de la croissance chinoise (Coface prévoit une croissance de 6,7% en 2015 et 6,2% en 2016), s'accompagne également d'un ralentissement de la progression des revenus disponibles et des ventes au détail. Les autorités vont devoir arbitrer entre l'agenda des réformes et les mesures de soutien à l'économie alors que la confiance des consommateurs marque le pas.

 

Propos recueillis par Victor L.