Banco Espirito Santo: d'où viennent les pertes qui ont mené à une restructuration de la banque?

Résumé:

-Banco Espirito Santo (BES), l'une des principales banques portugaises, a enregistré des pertes au premier semestre qui ont balayé 40% de ses fonds propres. En cours de restructuration (une partie des actifs sera cantonnée dans une « bad bank »), la banque doit sa survie à sa recapitalisation par le fonds de résolution bancaire portugais.

-L'ampleur des pertes s'explique essentiellement par l'exposition de BES à d'autres entités du groupe Espirito Santo, sous forme de créances et de garanties, par la réévaluation de sa dette obligataire détenue pour une part importantepar ses propres clients, directement ou indirectement via des produits financiers émis par des SPV, ainsi que par une évaluation plus prudente du risque de crédit dans le contexte de l'AQR.

-Comptablement,  ces charges correspondent essentiellement à des dotations aux provisions  exceptionnelles .

-L'ampleur des dysfonctionnements opérationnels chez BES ainsi que l'incapacité du régulateur à diagnostiquer la fragilité de la banque ne sont pas encore expliqués.

 

Banco Espirito Santo (BES) a dévoilé des pertes au premier semestre qui ont balayé 40% de ses fonds propres (résultat net de -3,6 Md d'euros), menant à sa recapitalisation par l'état portugais (via le fonds de résolution bancaire portugais) et à sa restructuration (scission de la banque en deux avec création d'une « bad bank »). D'où viennent ces pertes?

 

Les pertes de BES proviennent essentiellement de dotations aux provisions (1) « exceptionnelles»(3,4 Md d'euros), c'est-à-dire non liées au cours «normal» des affaires de la banque.

 

Les pertes de BES proviennent d'abord de son exposition à d'autres entités du groupe Espirito Santo (2,1 Md d'euros de dotations aux provisions). BES avait octroyé des prêts à d'autres entités du groupe Espirito Santo et s'était portée garante du remboursement de leurs obligations, souscrites pour une part importante par les clients de BES (à hauteur de 3,1 Md d'euros). La dégradation de la situation financière des autres entités du groupe Espirito Santo a affecté BES sous forme d'une hausse des provisions pour comptabiliser (de manière anticipée) les défauts sur ces prêts et les coûts liés à l'activation des garanties sur les obligations émises par ces entités. Derrière ces provisions couvent d'importants dysfonctionnements opérationnels dont certains ont été révélés lors de la publication des comptes. Le premier, c'est qu'un nombre important de crédits accordés par BES à d'autres sociétés financières du groupe Espirito Santo ont court-circuité le comité chargé d'examiner les transactions intra-groupes (3), et ce dans un contexte où l'exposition intra-groupe de BES avait plus que doublé en six mois (pour atteindre 1,6 Md d'euros à la fin du semestre). Le deuxième, c'est que BES avait acheté des titres détenus par une autre société financière du groupe (Rio Forte) afin de l'aider à rembourser sa dette (en lui apportant de cette façon de la trésorerie, les titres en question n'étant pas très liquides), mais à la date de clôture des comptes, BES n'était toujours pas en possession de ces titres.

 

La deuxième source de perte tient à la réévaluation des obligations émises par BES et vendues aux clients de BES, directement ou indirectement via des produits financiers émis par des SPV (2) (1,2 Md d'euros de dotations aux provisions). La clientèle de BES ayant des attentes sur la liquidité des titres qui lui ont été vendus (afin de pouvoir les revendre), BES pourrait être amenée à racheter une partie de ces titres. Les dotations aux provisions enregistrées reflètent les pertes attendues sur ces opérations éventuelles de rachat (valeur à la clôture des comptes moins valeur à la date d'émission). Ce sont ces pertes qui semblent avoir le plus surpris les analystes/investisseurs.

La troisième source de perte (0,4 Md d'euros de dotations aux provisions) tient principalement à une évaluation plus prudente du risque de crédit. La BCE menant en ce moment une revue de la qualité des actifs bancaires des principales banques de la zone euro (AQR), BES a décidé d'adopter ses lignes directrices en matière de provisions sur les créances et les contrats dérivés. De cette façon, BES cherche à limiter le potentiel de mauvaises nouvelles lors de l'annonce des résultats de l'AQR: en passant des provisions aujourd'hui, toutes choses égales par ailleurs, BES devra moins provisionner demain.

 

Plusieurs questions demeurent en suspens: pourquoi le régulateur ne s'est-il pas aperçu de la fragilité de BES? Comment la banque a-t-elle pu connaitre tant de dysfonctionnements opérationnels? La reconnaissance de ces charges exceptionnelles est-elle vraiment terminée?

 

 

 

Notes:

1 - Une dotation aux provisions correspond à une hausse du montant des provisions.Une banque passe des provisions afin de couvrir des pertes probables sur ses créances, ses portefeuilles de titres ou d'autres risques bancaires, le but étant de fournir un résultat net donnant une image aussi fidèle que possible de l'exercice comptable écoulé.

2 - Un SPV (special purpose vehicle) est un véhicule juridique utilisé par les banques dans des opérations de titrisation. Généralement, la banque cède des actifs au SPV qui les achète grâce à une émission de titres. Le risque de ces titres peut être „décorrélé” de celui de l'établisssement cédant lorsque seuls les actifs cédés jouent un rôle dans le remboursement des titres. Le cas des SPV mentionnés ici est un peu différent en ceci qu'ils détenaient non pas des actifs cédés par BES, mais des obligations émises par BES [Auteur in8] et d'autres entités du groupe Espirito Santo, dans le but de les « repackager » en produits financiers, vendus notamment à la clientèle même de BES. [Auteur in9] Les noms de ces SPV sont : Top Renda, EuroAforro Investments, Poupanca Plus Investments et EG Premium.

3 - Les transactions intra-groupes désignent les transactions réalisées par BES avec d'autres entités du groupe Espirito Santo, comme leur accorder des prêts (créances intra-groupes).

 

Référence:

Rapport d'activité du groupe bancaire Espirito Santo au premier semestre 2014

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Diplômé de l'ESCP et de l'ENSAE, Stanislas travaille en tant que analyste sur le secteur bancaire. Ses sujets d'intérêt portent principalement sur l'économie financière.