Mobilité intergénérationnelle et préférences pour la redistribution (recherche du mois)

Alesina Alberto, Stantcheva Stefanie, Teso Edoardo, Intergenerational Mobility and Preferences for Redistribution, American Economic Review, 2018

Résumé

  • Est-ce que les perceptions sur la mobilité intergénérationnelle dans un pays affectent les opinions et préférences politiques sur la redistribution des richesses ? L'étude montre la présence d'une corrélation, mais non d'une causalité

En 1966, l'auteur américain John Steinbeck (prix Nobel de littérature) conjecturait que la société américaine ne soutenait pas particulièrement les politiques de redistribution des richesses parce que même les personnes les plus pauvres se voyaient comme « des millionnaires temporairement dans la misère ». Une cinquantaine d'années plus tard, Alberto Alesina, Stéfanie Stantcheva et Edoardo Teso testaient cette intuition de manière plus scientifique : y-a-t-il vraiment un lien entre le soutien aux politiques de redistribution et la perception de la faculté à monter sur l'échelle des revenus dans une société?

Un aperçu

Pour répondre à cette question, les auteurs ont commencé par faire une étude sous forme de sondages à grande échelle dans cinq pays : France, Angleterre, Suède, Italie et Etats-Unis. Ces cinq pays sont intéressants dans la mesure où ils ont une culture et des institutions différentes, et donc par là même des perceptions sociales différentes. Près de 10 000 personnes sont interrogées. Le sondage évalue le soutien de chaque sondé aux politiques de redistribution via des questions relatives au soutien à des taxes sur la succession, ou encore sur le soutien aux politiques visant à augmenter les opportunités pour les enfants venant de milieux pauvres. Les perceptions de chaque sondé sur la mobilité sociale sont évaluées grâce à des questions sur les chances des enfants issus de milieux pauvres ou modestes de rejoindre le haut de l'échelle, comme décrit dans l'exemple ci-après.

Les auteurs utilisent ensuite des méthodes statistiques avancées (randomized controlled trials) afin d'évaluer le potentiel lien de causalité entre les variables en question. Notons que l'étude se concentre sur une définition précise de la mobilité sociale : la faculté à monter sur l'échelle des revenus. Il n'est donc pas question de mobilité sociale en terme d'éducation, d'accès aux meilleures écoles du pays ou d'accès à des professions politiques ou à forte composante intellectuelle. Nous définirons ce terme ci-dessous comme « mobilité sociale de revenus ».

Des premiers constats intéressants

L'étude quantifie d'abord les différences de perception et leurs rapports avec la réalité venant des données disponibles. Un important atout de cette étude est qu'elle est standardisée (le même questionnaire pour tous les pays) et représentative. Il en ressort des éléments quantifiables intéressants. Par exemple, les américains sont « trop optimistes » sur la mobilité sociale de revenus, et les Européens « trop pessimistes ». En d'autres termes, les Européens interrogés donnent des chiffres sur la mobilité sociale de revenus inférieurs à la réalité, quand les Américains font l'inverse. Les différences sont statistiquement significatives, même si, quantitativement, les différences sont peu importantes. Le graphique ci-dessous montre par exemple qu'un Américain moyen pense que la probabilité qu'un enfant du 1er quintile de la distribution des revenus atteigne le dernier quintile est de 12%, quand la probabilité réelle venant des données disponible la place à 8%. Le Français moyen fait quasiment la prévision inverse.

Probabilité perçue (ordonnées) versus probabilités réelles (abscisses)

On peut certes penser que la question est trop technique pour que les chiffres soient réellement représentatifs. Cependant, comme chaque répondant fait face à la même question, ce qui est intéressant est de voir qu'un Américain moyen se trompe en moyenne à la hausse, quand le Français moyen se trompe en moyenne à la baisse.

Les auteurs font ressortir des résultats également intéressants de cette étude. Un biais psychologique bien connu est par exemple le fait qu'on a souvent tendance, en tant qu'humain, à se créditer de manière excessive pour nos succès, et à trop blâmer les circonstances extérieures et la chance pour nos échecs. Les données de l'étude permettent de tester directement cette hypothèse : en estimant des relations simples contrôlant pour de multiples facteurs individuels, ils trouvent que plus le revenu d'un individu est important (ou plus son niveau d'étude est important), plus il a tendance à être d'accord avec l'affirmation selon laquelle « la principale raison d'être pauvre est un manque d'effort » et « la principale raison derrière la richesse est l'effort individuel ».

Tester le lien de causalité

Les auteurs reportent, comme on pourrait s'y attendre, une forte corrélation entre la perception sociale sur les inégalités et le soutien aux politiques de redistribution. Mais, comme chacun sait, corrélation n'est pas causalité. Les opinions politiques pourraient conditionner les perceptions sociales, ou une variable tierce pourrait influencer ces deux variables.

Afin d'avoir une idée d'un potentiel lien causal, les chercheurs cherchent donc à affecter via un « traitement » l'aspect « perception sur la mobilité sociale » seul, pour ensuite analyser si la variation des perceptions due à ce traitement peut affecter les opinions politiques. Le « traitement » consiste en une courte animation informant le sondé « du résultat de recherches récentes sur le sujet », à savoir que « les chances pour quelqu'un né dans un milieu familial pauvre de rester pauvre une fois adultes sont extrêmement larges », ou encore que « les chances pour un enfant né dans une famille riche de rester riches une fois adultes, comme leurs parents, sont extrêmement larges ». Il est administré à de manière aléatoire à une partie seulement de l'échantillon des sondés. En comparant statistiquement les opinions des personnes ayant reçu le traitement à celles des personnes ne l'ayant pas reçu, il est possible d'identifier un effet sur les perceptions dû au traitement, ainsi qu'un effet sur les préférences politiques.

Il en ressort que le traitement semble changer la perception sur la mobilité sociale, et, pour les répondants de gauche, leurs préférences sur les politiques de redistribution. Les répondants de droite dans l'échantillon analysé sont moins sensibles à ce message et ne changent pas leurs préférences, bien que leurs perceptions sortent changées.

Conclusion

En conclusion, si cette étude permet de quantifier solidement une corrélation entre la perception sur la mobilité sociale de revenus et les préférences pour les politiques de redistribution, les résultats sur le lien de cause à effet sont plus mixés. Seules les personnes de « gauche » semblent valider l'hypothèse initialement soulevée. La valeur ajoutée de cette étude est en grande partie dans les statistiques intéressantes qu'elle fournit sur les questions relatives aux perceptions sociales, grâce à cette enquête unique auprès de près de 10 000 personnes de cinq pays à culture différente. Elle apporte des éléments pertinents pour analyser le soutien de l'opinion aux politiques visant à réduire les inégalités de revenu.

Julien Pinter est chercheur en Economie monétaire à la Charles University, actuellement chercheur invité à l'Université de Harvard. Il est docteur diplômé de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il travaille sur des questions liées aux politiques monétaires, aux régimes de change et à la communication des banques centrales. Il a des expériences de travail à la Banque Centrale Européenne et à la Banque de France en particulier. Il a été visiting researcher à l'Université d'Amsterdam, a travaillé à l'Université de Bruxelles Saint-Louis et étudié à l'Université de Stockholm.

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