De quelles couleurs sont les signaux envoyés par l'Algérie ?

Résumé :

- L'absence  d'émergence d'un nouveau leader fait peser une incertitude sur l'après Bouteflika.

- En l'absence d'une vraie politique de concurrence et d'un secteur industriel capable de répondre à la demande locale, le pays a du mal à lutter contre les pressions inflationnistes.

- La baisse des revenus hydrocarbures et la hausse des dépenses de fonctionnement pèsent sur le solde budgétaire.

 

Depuis 1999, le Président Abdelaziz Bouteflika s'est imposé comme feuille de route : la diversification des sources de revenus et le développement de l'économie locale. Trois plans quinquennaux [1] ont été mis en œuvre, dont le dernier d'un montant de 286 milliards USD [2], afin de permettre une mise à niveau de l'économie domestique.

L'Algérie est un pays riche (un peu plus de 200 milliards de réserves de changes et un fonds [3] d'Etat, contenant l'excédant des revenus d'hydrocarbures, de 65 milliards USD) et grâce à ces ressources considérables il a pu prévenir toute apparition ou formation d'un « printemps algérien » liées aux conditions de vies (baisse du pouvoir d'achat et difficultés d'accès au logement).

Dans cette contribution, nous évoquerons quatre types de risques : le risque politique, la crédibilité de la politique monétaire, la politique budgétaire et la dépendance de l'économie à sa balance commerciale.

 

La coalition présidentielle rend les perspectives politiques incertaines.

Malgré un fort taux d'abstention (plus de 70 % sur Alger), les deux élections de 2012 ont été remportées par la coalition présidentielle composée du parti historique Front de Libération Nationale (FLN) et le Rassemblement National Démocratique (RND). La première, législative, en Mai 2012, a permis à cette coalition d'avoir 198 sièges sur un total de 388. La seconde, locale, en Novembre 2012, d'acquérir un peu plus de 990 communes sur 1541.  Malgré cette suprématie de la coalition, l'incertitude concernant l'après Bouteflika n'a pas été atténué.

En Mai 2012 le Président Bouteflika, indiquait pourtant que sa « génération était finie », et que donc l'élection présidentielle de 2014 devrait marquer la fin de son 3eme mandat. Mais la multiplication des scandales de corruptions liées aux secteurs des hydrocarbures et les démissions de plusieurs cadres politiques importants, rend difficile l'émergence d'un nouveau leader algérien. Même si le risque d'instabilité politique en 2014 existe, la probabilité de voir un retour des militaires, au pouvoir, est quasi-nulle en raison de l'histoire du pays qui se reconstruit depuis la fin de la Décennie noire [4].

Néanmoins, cette situation influe de manière négative sur l'environnement économique et social.  Le Président ne prend plus de grandes décisions économiques et laisse son Premier Ministre multiplier les déclarations d'intentions de lutte contre les difficultés structurelles de l'économie algérienne comme par exemple l'économie informelle qui représente 45% du revenu national [5].

L'immobilisme du pouvoir sur les questions de gouvernance, dégrade le climat des affaires ce qui a pour effet :

- un ralentissement des investissements étrangers : l'Algérie a attiré seulement 2,6 milliards USD en 2011 contre 2,8 milliards USD en 2008.

- un impact négatif sur la politique industrielle nationale : les incertitudes, sur les éventuelles évolutions de la réglementation des affaires, empêchent les partenariats entre les industriels locaux et internationaux de se développer.

- d'ailleurs, nous pouvons constater qu'après avoir fait des progrès notables, les indicateurs de Gouvernance de la Banque Mondiale pour l'Algérie se sont légèrement dégradés en 2011.

Sources: World Bank, Chemseddine KEDDI, BS Initiative.

 

Un taux de chômage et d'inflation mal maitrisés

En 10 ans, le niveau du taux de chômage a sensiblement baissé, passant ainsi de 29.5% en 2000 à 10 % en 2011. Les nombreux programmes pour relancer l'économie ont généré d'importantes créations d'emplois dans des secteurs comme la construction. Cependant, depuis maintenant 4 ans le taux de chômage stagne et il devient préoccupant chez les jeunes de moins de 30 ans. Selon les derniers chiffres du BIT, datant de 2008,  le taux de chômage chez les moins de 30 ans s'élevait à 37% et selon les chiffres de l'Office Nationale de la Statistique le taux de chômage des moins de 25 ans est de 21.5%.

Concernant les pressions inflationnistes (consommation et augmentation de salaires publics), elles ont persisté malgré l'intervention de la Banque d'Algérie au mois de Mai 2012 [6]. Les mesures protectionnistes visant à favoriser la production locale ont accentué la hausse des prix. Les importations ont certes baissé mais la production nationale ne parvient toujours pas  à absorber une part significative de la demande nationale.

Le taux d'inflation a donc atteint son plus haut niveau depuis 2000 : 8.4%, à fin 2012. La situation devient préoccupante et le Gouverneur de la Banque d'Algérie a avoué, en début d'année 2013, son impuissance à le réduire de manière significative.

 

Sources: IMF, Chemseddine KEDDI, BS Initiative.

 

Un déficit hors hydrocarbure qui augmente.

Les revenus issus des hydrocarbures sont « budgétisés » selon un prix de référence qui est largement en dessous du prix réel du marché. Ce prix de référence est une moyenne glissante sur 10 ans du prix du baril et permet une gestion budgétaire moins dépendante des hydrocarbures. Depuis 2007, le prix qui sert à établir le budget de l'Etat s'élève à 37 USD/baril. La différence entre le prix budgétisé et le prix réel du baril de pétrole brut sert à alimenter le Fonds de Régulation des Recettes budgétaires (FRR) [7].

Malgré la mise en place du FRR, les revenus provenant des hydrocarbures représentaient encore 70% en 2011 contre  seulement 66% en 2010 des recettes totales. Pour réduire cette dépendance, le pays a entrepris de nombreuses réformes depuis 1999pour augmenter la part des revenus hors hydrocarbures qui représente à peu prés 29% des revenus totaux en moyenne. Parmi ces mesures, on peut citer la volonté de s'attaquer à l'économie informelle (45% du revenu national) ainsi qu'à la fraude fiscale. Mais face à un niveau élevé de dépenses et une dégradation de la balance commerciale (chute des prix des hydrocarbures), le pays a connu son premier déficit budgétaire en 2009 : -5.4 % du PIB.

 

Sources: Bank of Algeria, National websites, Chemseddine KEDDI, BS Initiative.

 

En renforçant les dépenses de fonctionnement au détriment des dépenses d'investissement, les recettes hydrocarbures ne parviennent plus à couvrir l'ensemble des dépenses et donc éviter un quatrième solde négatif pour 2012, estimé à -2,9% du PIB. Les dépenses liées aux rémunérations et aux subventions ont été multiplié par 3 depuis 1999 et représentent, en moyenne, 30 % des dépenses totales.

 

Un compte courant fortement dépendant de la balance commerciale

Apres avoir atteint un niveau record d'excédent en 2006, porté par une hausse du prix du pétrole, le niveau du compte courant a chuté pour atteindre son bas niveau en 2009 : 0,3 % du PIB. L'Algérie, pays dépendant de ses revenus liés à ses  exportations d'hydrocarbures, a du subir l'explosion de la bulle sur les cours du pétrole passant ainsi brutalement en 2009 à 60 USD/baril.

Grâce aux exportations (qui ont augmenté en 2011, après avoir été divisé par 2 en 2009), l'Algérie a réussi en 2011, à améliorer sensiblement son compte courant : il est ainsi  passé de 0.4 milliards USD en 2009 à plus de 18 milliards USD en 2011. Les prix élevés du pétrole et du gaz ont permis un renforcement de la balance des paiements.

Sources: IMF, Bank of Algeria, Chemseddine KEDDI, BS Initiative.

 

L'Algérie n'a pas encore une économie diversifiée, les hydrocarbures représentent plus de 98 % des exportations. Les principaux partenaires commerciaux sont l'Europe et les Etats-Unis. Ces derniers sont également les principaux clients pour les produits pétroliers et le gaz, ce qui implique que les revenus extérieurs sont liés aux performances économiques de ces deux régions.

L'Algérie importe beaucoup de produits alimentaires, de biens d'équipements et machines. Autrement dit, malgré un compte courant positif soutenu par une balance commerciale excédentaire, le pays consomme et ne produit pas ou très peu ce qui explique la faible part des exportations hors hydrocarbures à la création de valeur ajoutée.

 

Conclusion

Le statut quo politique, empêchant l'émergence du nouveau leader algérien et faisant revenir la possibilité d'un 4eme mandat du Président actuel, ne fait pas craindre l'apparition d'une crise politique ni à court terme, ni à moyen terme.  En revanche cette incertitude, si elle devait perdurer, pourrait menacer la confiance des investisseurs aussi bien locaux qu'internationaux qui se manifesterait par une dégradation plus accentuée du climat des affaires.  Cette situation risque de se répercuter sur les fondamentaux économiques du pays qui sont actuellement solides.

Achevé de rédiger fin Mars 2013.

 

Notes:

[1] Un plan quinquennal est  un document  de planification gouvernemental fixant des objectifs à réaliser sur une période  de 5 ans.

[2] Le premier plan était de 6.9 milliards USD et le second de 155 milliards USD.

[3] Fond de Régulation des Recettes.

[4] 10 ans de guerre civile qui a débuté au début des années 90.

[5] Selon la presse locale.

[6] La BoA a entrepris de réduire la liquidité en circulation à travers deux mesures concernant la reprise de liquidités et un relèvement du taux de réserve obligatoire. La reprise de liquidités qui était plafonnée à 10 Mrds EUR est passé à 12.5 Mrds EUR.  Le taux de réserve obligatoire, est passé de 9% à 11% ce qui signifie que les banques algériennes devront déposer à la Banque d'Algérie 11% des dépôts provenant  du secteur privé (ménages et entreprises).

[7] L'encours total du FRR est estimé à 65 milliards USD. 

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Titulaire d'un diplôme en économétrie et en économie de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Chemseddine Keddi est actuellement économiste au sein d‘une banque. Il travaille sur des questions liées au risque pays, la réglementation et les stratégies de diversification économique des pays émergents.