Argentine : les défis économiques à l'aune des élections présidentielles (Policy Brief)

Utilité de l'article : cet article propose une analyse macroéconomique de l'économie argentine. Il dresse un bilan sur le plan économique du gouvernement actuel et évoque les principaux enjeux pour le futur gouvernement qui sera élu à la fin du mois d'octobre 2019.

 

Résumé :

  • Si l'accès aux marchés internationaux des capitaux en 2015-2016 offrait un nouvel élan d'optimisme en Argentine, la tendance haussière de l'activité s'est ensuite inversée, le bilan économique des dernières années ne se montrant finalement que peu favorable ;
  • Les indicateurs macroéconomiques restent inquiétants : le PIB a enregistré une croissance en dents de scie et la dette externe a fortement progressé ;
  • Le pays est encore submergé par les relents de la crise de change de 2018 ainsi que par la hausse de l'incertitude à la suite des résultats des élections primaires de l'été dernier : le peso continue à se déprécier et les indicateurs conjoncturels continuent de se dégrader ;
  • Enfin, le contrôle de l'inflation et le redressement des finances publiques restent des enjeux majeurs pour le prochain gouvernement.

 

 

 

A la veille des prochaines élections présidentielles, dont le premier tour se déroulera le 27 octobre prochain, l'économie argentine suscite encore beaucoup d'inquiétudes.  Depuis la crise de changes de début 2018, l'économie ne parvient pas à renouer avec la croissance, enchainant ainsi (jusqu'au premier trimestre 2019) le quatrième trimestre de récession consécutif.

 

1. Un bilan en demi-teinte

Le bilan économique des années de la présidence Macri est plutôt clair-obscur. L'élection du candidat « pro-marché » a été un bol d'air pour l'économie argentine, bloquée depuis des années par les interminables négociations avec les « fonds vautours ».Cette situation empêchait de facto l'accès du pays aux marchés internationaux, bloquant ainsi l'entrée de devises étrangères (principalement le dollar américain) et limitant aussi bien les importations que les exportations du pays. Toutefois, l'adaptation de l'économie à cette nouvelle ouverture n'a pas eu les effets escomptés sur l'économie.

Le nouvel accès aux marchés internationaux, permettant un libre accès aux devises, a notamment provoqué une forte détérioration du commerce extérieur argentin. Le déficit courant représentait 5,4 % du PIB en 2018.L'excédent commercial qu'enregistrait l'économie argentine depuis 2000 était « artificiel » : les quotas d'achat de devises provoquaient inévitablement une limitation des importations. L'ouverture de l'économie a donc permis une libéralisation du commerce international provoquant une accélération des importations, provoquant ainsi une contribution négative du commerce extérieur à la croissance.

Autre point noir : le financement de l'économie par l'endettement. En effet, la dette externe argentine ne représentait que 25 % du PIB en 2015, année de l'élection de Macri alors qu'elle a atteint 61 % du PIB en 2018. Trois raisons principales peuvent expliquer cette forte progression : (i) le règlement du contentieux avec les fonds vautour, (ii) le financement du déficit public (-5,4 % du PIB en moyenne sur la période 2015-2018) et enfin (iii) la crise de changes de 2018.

La crise de 2018 est d'ailleurs l'un des principaux facteurs qui bloque la croissance économique du pays. Des problématiques structurelles telles que la non-indépendance de la banque centrale (BCRA) sont, entre autres, à l'origine de cette crise. Début 2018, alors que l'Argentine faisait face à une inflation galopante (25,5 % en moyenne au premier trimestre), la banque centrale a décidé de procéder à une légère baisse des taux directeurs (décision justifiée par des taux d'intérêt réels encore positifs). Les marchés ne comprenant pas cette décision, ont eu une réaction à la fois de panique et de spéculation face à cette annonce, provoquant une très forte dépréciation du peso (cf. article de BSI sur le sujet).

Le gouvernement Macri a eu deux réactions face à la situation d'urgence : (i) une très forte augmentation des taux directeurs (passant de 26,8 % à 38,3 % en un mois) ainsi que (ii) une demande de prêt au Fonds Monétaire International (FMI) de 57 milliards de dollars. Ces deux décisions ont certes permis d'éteindre l'incendie (notamment en mettant fin à la forte dépréciation du peso) mais se sont révélées in fine très handicapantes pour l'économie. Le taux directeur argentin est actuellement de      68 %, rendant ainsi extrêmement élevé le coût du crédit et pénalisant ainsi toute forme d'investissement dans l'économie réelle. Quant au prêt du FMI, il a été obtenu en contrepartie de réformes structurelles telles que la baisse du déficit public, qui passe inéluctablement par un recul de la dépense publique. Ce recul a un triple effet négatif qui impacte directement le pouvoir d'achat des ménages : il induit (i) une baisse de la consommation publique, (ii) une augmentation du chômage et (iii) une baisse des subventions au secteur privé. Ces deux derniers éléments ont inexorablement provoqué un recul de la consommation privée.

Enfin, le PIB, indicateur de référence, a enregistré une évolution plus qu'erratique sur la période du mandat. La progression du PIB en 2015 (2,7 %) a été suivie d'une récession en 2016 (- 2,1 %), puis de nouveau d'une phase de croissance en 2017 (2,9 %) avant que le pays ne s'enfonce dans une crise plus profonde en 2018 (- 2,5%). Les projections du FMI estiment que la récession se prolongera au moins jusqu'en 2020 (- 3,1 % en 2019 puis -1,3 % en 2020).

 

2. Une conjoncture qui se dégrade à l'approche des élections

Au premier trimestre 2019, la croissance a reculé légèrement (-0,1 % l'an par rapport au trimestre précédent[1]). La forte contraction de la consommation privée (-5,4 % l'an en glissement trimestriel) ainsi que celle de l'investissement (-3,2 % l'an en glissement trimestriel) ont été compensées par la progression de la consommation publique (7,4 % l'an en glissement trimestriel) ainsi que par le recul marqué des importations (-8,8 % l'an en glissement trimestriel).

Les indicateurs conjoncturels des derniers mois ne sont guère plus optimistes, notamment depuis les résultats des élections primaires d'août dernier. Les élections qui se sont déroulées l'été dernier étaient des Primaires Ouvertes Simultanées et Obligatoires (acronyme PASO en espagnol)[2]. L'issu de ce vote, considéré comme l'antichambre des élections nationales, a été inattendu : le parti « Frente de todos » (dont la vice-présidente est l'ancienne Présidente Cristina Fernandez de Kirchner) est arrivé en tête avec un résultat de 47,6 % (contre 32,1 % pour l'actuel gouvernement qui se présente sous le nom « Juntos por el cambio »).

Dans un contexte macroéconomique et financier déjà fragile, ces résultats sont venus « rajouter de l'huile sur le feu ». D'un point de vue purement financier les marchés ont paniqué face au risque de voir le « Kirchnerisme » de retour au pouvoir, qui est synonyme pour les marchés financiers de risque de défaut de paiement, de moindre discipline budgétaire et de négociations complexes avec le FMI et les autres créanciers. Ce vent de panique est illustré par l'évolution des credit default swaps (CDS) souverains à 5 ans, dont le cours a explosé depuis cette date. Le peso a quant à lui continué à dévisser : il a perdu près de 52 % de sa valeur depuis le 1er août 2019[3]. Les indicateurs conjoncturels commencent à peine à traduire cette tendance : la série désaisonnalisée de l'indice de production manufacturière du mois d'août a enregistré un recul de 2,8 % en glissement annuel.   

 

 

3. Les principaux enjeux pour le prochain Président

L'Argentine demeure le seul pays d'Amérique latine n'étant pas parvenu à réduire son démon inflationniste. Alors que tous les pays de la région enregistrent depuis plusieurs années une inflation contrôlée, pour la plupart d'entre eux en phase avec la cible définie par les banques centrales au niveau national, l'inflation argentine quant à elle est ressortie à 54,5 % au mois d'août 2019. Pour faire face à cette spirale inflationniste la banque centrale a augmenté les taux directeurs à des niveaux stratosphériques : 68 %.

Pour mieux comprendre la question inflationniste argentine, un éclairage statistique est nécessaire. Depuis de nombreuses années (et ce jusqu'à l'élection de Mauricio Macri), le FMI n'avait eu de cesse de demander au gouvernement argentin la mise en place de moyens statistiques fiables et continus dans le temps pour mesurer l'inflation. Si les chiffres d'inflation avancés par les précédents gouvernements étaient pendant de nombreuses années autour de 10 %, il existaitune deuxième série statistique sur l'inflation dont le chiffre évoluait plutôt autour de 40 % (cette série statistique était utilisée et alimentée par l'opposition au Congrès). La flambée inflationniste coïncidant avec l'arrivée de M. Macri au pouvoir correspond à la révision de la série statistique par le département statistique national (INDEC) à partir de 2016.

Historiquement l'hyperinflation argentine s'explique en grande partie par la non-indépendance de la banque centrale, qui, par le biais de la création monétaire a pour habitude de financer les déficits publics depuis de nombreuses années. Ce phénomène a été évidemment accentué suite au défaut sur la dette au début des années 2000 suivi parl'impossibilité de se financer sur les marchés financiers. Le gouvernement actuel n'a fait que déplacer le problème, il n'a plus financé le déficit par de la création monétaire simple, mais par l'émission de dette en devises étrangères (dollar) provoquant une double accélération de l'inflation à cause du maintien du déficit public ainsi que du phénomène d'inflation importée à cause de la dépréciation quasi-constante du peso.

Une normalisation de la situation économico-financière de l'Argentine passera inévitablement par une réduction de la dépense publique ainsi que par une délimitation plus stricte du rôle de la banque centrale amenant l'institution vers davantage d'indépendance.

 

Conclusion 

Le gouvernement Macri a tenu sa promesse de changement de cap par rapport au gouvernement précédent. Les négociations avec les fonds vautours, la fin du contrôle de changes ainsi que la transparence statistique ont été des éléments différenciants majeurs.  Néanmoins, cela n'a pas suffi pour permettre un réel redressement de l'activité économique du pays, l'évolution en dents de scie du PIB en témoigne. Outre la crise de changes de 2018, dont l'ampleur a totalement dépassé le gouvernement, les problématiques inflationnistes restent un enjeu majeur pour l'économique argentine. Cette spirale inflationniste historique, qui s'explique par une évolution toujours croissante de la dépense publique et de son financement par de la création monétaire (par la Banque centrale), sera au cœur des préoccupations du prochain Président. 

 

Sources :

https://www.lanacion.com.ar/politica/mapa-resultados-elecciones-paso-2019-nid2274716#/presidente

https://www.argentina.gob.ar/justiciacerca/VotoenlasPASO

https://www.indec.gob.ar/

https://www.indec.gob.ar/uploads/informesdeprensa/ipi_manufacturero_10_19E7BDE8298E.pdf

http://iec.consejo.org.ar/

https://oec.world/en/profile/country/arg/

https://www.infobae.com/economia/2018/01/13/el-karma-de-la-inflacion-en-argentina-10-puntos-para-explicar-por-que-no-se-la-puede-derrotar/

https://www.indec.gob.ar/uploads/informesdeprensa/ipc_09_19181A16C44F.pdf

https://www.indec.gob.ar/uploads/informesdeprensa/bal_06_198DB4469606.pdf

 

 


[1]Taux d'évolution en glissement trimestriel annualisé.

[2]Chaque parti politique peut disposer des plusieurs candidats. Il est néanmoins obligatoire pour tous les partis politiques d'organiser des primaires ouvertes (tous les citoyens, y compris les non adhérents, peuvent voter), se déroulant le même jour, lui-même défini en avance par le calendrier électoral. 

[3]A la date du 14/10, cotation au certain.

Avatar

Diplômée de l'Université Paris-Dauphine  en économie internationale et du Global BBA de l'ESSEC, Paula Garzon est de nationalité franco-colombienne. Elle a précédemment travaillé chez Rexecode comme macroéconomiste responsable du suivi des pays d'Europe du Sud (Espagne, Italie et Portugal) ainsi que des pays d'Amérique latine (Brésil, Mexique, Argentine, Colombie). Ses principaux centres d'intérêt portent principalement sur les économies émergentes, les politiques monétaires et les déséquilibres macroéconomiques en zone euro.