Voir le monde au-delà de ses frontières (Policy Brief/Citation)

CYCLE DE RENCONTRES SUR LE SENS DE LA MESURE

« VOIR LE MONDE AU-DELÀ DES FRONTIÈRES » 

Note / Citation

 

Le 9 juillet dernier, l'économiste Julien Moussavi est intervenu en sa qualité d'économiste membre de BSI Economics à la première étape du cycle de rencontres "Le sens de la mesure" organisé par la DFCG et Walter France, en partenariat avec BSI Economics. Vous trouverez ci-après le résumé des idées développées durant cet événément, dont Marine Coinon, Directrice exécutive de BSI Economics, est l'auteur. 
 
Cet article a été publié dans la revue Finance&Gestion en version numérique et papier en octobre 2019. 
 
Résumé : 
  • La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine pourrait bénéficier à l'Europe. Les secteurs forts de la région Nouvelle-Aquitaine correspondent aux besoins du marché chinois (aéronautique, santé, environnement, agroalimentaire).
  • La transition vers une économie mondiale décarbonée devrait se faire progressivement mais des changements de rupture sont à prévoir. 

Le mardi 9 juillet dernier s'ouvrait le cycle de rencontres sur « Le sens de la mesure » au Château La Chèze à Floirac, près de Bordeaux. 
Organisé en collaboration avec Walter France et BSI Economics (Knowledge Partner), cet événement a servi de plate-forme pour réunir des économistes et un panel de directeurs financiers et contrôleurs de gestion de la région Nouvelle-Aquitaine qui ont discuté des perspectives d'ouverture sur le monde en France, et plus particulièrement dans la région Nouvelle-Aquitaine.
 
Julien Moussavi (Chef économiste, Beyond Ratings, BSI Economics) et Julien Chandet (Associé fondateur, Chen Di Partners) ont présenté un exposé sur la guerre commerciale sino-américaine et les enjeux liés au changement climatique.La table ronde était animée par Pascal Ferron, Vice-Président de Walter France et Directeur Général Fimeco Walter France.
 
Forte d'une population de près de 741,4 millions d'habitants, l'Europe représente plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB) mondial en parité pouvoir d'achat. Alors que la croissance de l'Europe ralentit, le PIB de la République populaire de Chine et de l'Inde devrait doubler d'ici 2030-2050. La croissance démographique de la Chine persiste tandis que la capacité à consommer de ses 1,39 milliard d'habitants évolue considérablement pour atteindre le PIB par habitant européen (8 826,99 USD par habitant en 2017). 
 
Ni alliés ni ennemis, les deux grandes puissances chinoises et américaines partagent une relation complexe. La Chine a multiplié les mesures structurelles depuis le début des années 2010 pour rééquilibrer son économie. Dans un contexte de ralentissement économique, les pressions douanières américaines poussent la Chine à soutenir l'activité par le biais de mesures conjoncturelles dès 2018. Le pays est à présent le principal créancier international avec le Japon, lui donnant ainsi une capacité d'investissement importante à long terme. Le gouvernement a lancé une série de projets économiques tels que la Belt and Road Initiative visant à accroître sa position au niveau international.   

« Le "rêve chinois" de Xi vs. "America First" de Trump »

Julien Moussavi reconnaît que la détérioration des relations entre les États-Unis, hyperpuissance d'aujourd'hui, et la Chine, aspirante au premier rang, reste inquiétante pour les marchés financiers ainsi que pour le commerce. Étant donné l'excédent important de la balance commerciale chinoise (environ 200 Mds USD de déficit par an pour les États-Unis), les États-Unis adoptent une politique protectionniste et agressive. L'économiste souligne que l'instauration de tarifs douaniers en 2018 sur plus de 1 300 produits ne semble pas inquiéter la Chine qui en a fait de même sur les céréales. Parallèlement, l'Empire du Milieu a longtemps adopté une politique de change en faveur d'une dépréciation de sa devise, le yuan. Le « America first » du président Donald Trump semble mal fonctionner : la part non significative des taxes américaines dans les exportations chinoises ne décourage pas la progression spectaculaire du marché chinois au sein du système commercial mondial. 
 
De même, le différend entre les deux pays n'est pas uniquement de nature commerciale : il porte également sur la protection de la propriété intellectuelle. Beijing a annoncé vouloir accélérer les échanges commerciaux de biens de haute-technologie sur fond de protection de la propriété intellectuelle étrangère pour rassurer à la fois ses partenaires et les marchés financiers. Julien Chandet explique que la Chine a enregistré des progrès rapides dans la chaîne de valeur et continue à stimuler l'innovation. L'escalade des droits de douane invite le pays à substituer davantage les importations américaines de haute technologie à celles des autres partenaires asiatiques. 
 
Julien Chandet tempère les propos précédents en présentant la vision de la Chine. Selon lui, il est peu probable que le pays participe encore à cette guerre des changes en raison de la libéralisation du change et de ses ambitions de développer son marché des capitaux. En cause, toute manipulation du taux de change impacterait l'économie chinoise. Il explique notamment que la relation sino-américaine ne peut être une relation conflictuelle en raison de l'intégration de la chaîne des valeurs. 
 
L'inquiétude de l'économiste se porte sur la capacité de la Chine à se développer de manière soutenable, et donc à échapper au piège du revenu intermédiaire (middle income trap). De plus, la politique macroéconomique actuelle ne parvient pas à résoudre le problème de surcapacité industrielle persistant, notamment dans l'acier, qui pénalise la croissance du pays et menace l'économie mondiale. Julien Chandet prévoit une sortie de crise probable à court terme au vu des besoins politiques et financiers, ainsi qu'une relation plus compétitive à moyen et long terme. Toutefois, la guerre commerciale pourrait s'étendre dans d'autres secteurs (production/logistique, finance internationale, investissements, R&D) et fait craindre l'apparition de blocs technologiques en sus des blocs économiques. 
 
Julien Moussavi ajoute que l'Europe constitue donc un acteur de premier plan dans cette guerre sino-américaine, qui doit concilier ses intérêts commerciaux et diplomatiques au niveau régional mais aussi mondial. La Chine a un marché domestique potentiel important mais vieillissant, et l'Europe est l'une des zones les plus avancées technologiquement et institutionnellement. Selon une étude réalisée par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced), la guerre tarifaire entre les deux puissances bénéficiera aux entreprises étrangères opérant sur ces marchés. L'Europe pourrait ainsi être la grande gagnante de cette bataille commerciale, avec un surplus d'exportations estimé à 70 milliards de dollars. La France demeure un partenaire privilégié de la Chine dans de nombreux secteurs et pourrait ainsi voir ses parts de marché grossir de manière pérenne. La Nouvelle-Aquitaine devrait profiter de cette guerre commerciale pour asseoir un peu plus sa place de leader sur les exportations de vins et dans les autres secteurs forts qui correspondent aux besoins du marché chinois (aéronautique, santé, environnement, agroalimentaire). L'ascension fulgurante du secteur viticole en Chine – la part de marché est estimée à environ 50 % en volume pour une consommation moyenne de 1,46 milliard de litres par an – pourrait représenter des menaces mais aussi des opportunités. 

« La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine pourrait bénéficier à l'Europe à hauteur de 70Mds USD. »

Le chef économiste rappelle que les cinq fondamentaux du succès en Chine repose sur une vision réaliste, un partenaire de qualité, une relation constructive avec le pouvoir public, une équipe de confiance, et une communication qui met en avant les points communs avant ?de détailler les différences.
 
Enfin, Julien Chandet questionne s'il existe une volonté de pérenniser la paix pour lutter contre les menaces de l'humanité, dont le changement climatique et la destruction technologique font partie. La guerre commerciale sino-américaine reste, selon lui, un épiphénomène. 
 
La table ronde se conclut sur la question des enjeux environnementaux. Julien Moussavi a reconnu dès le départ que la transition vers une économie mondiale décarbonée à l'horizon 2100 devrait se faire progressivement mais que des changements de rupture sont à prévoir. Selon le dernier rapport établi par le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophes (UNISDR), les phénomènes météorologiques extrêmes observés ces dernières années sont devenus plus importants et plus fréquents (+251 % en 20 ans) en raison du réchauffement anthropique de la planète. La décarbonation de nos économies devrait engendrer des transformations à l'échelle globale, des modes de production, de transport et de consommation. Les conséquences économiques seront plus importantes pour les pays en développement qui disposent de faibles revenus. 
 
Marine Coinon
Directrice exécutive, BSI Economics
Crédits photo : DFCG (2019)
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Diplômée de l'Ecole d'Economie de Toulouse et de l'Université Paris II Panthéon-Assas, Marine Coinon prépare une thèse à l'Université Bourgogne Franche-Comté en économie environnementale. Elle est également enseignante-chercheur à Sciences Po Toulouse, et actuellement chercheur invitée à l'Ecole d'Economie de Toulouse. Ses principaux centres d'intérêt portent sur les normes environnementales (principalement l'agriculture biologique) et l'évaluation des politiques publiques.