Quelles compétences pour reconstruire Notre-Dame ? (Policy Brief)

Utilité de l'article : L'objectif de cet article est de dresser un état des lieux des compétences disponibles dans le secteur de la construction afin de participer au chantier de reconstruction de Notre-Dame de Paris et de comprendre pourquoi il existe une pénurie dans certains métiers.

 

Résumé :

  • Le chantier de rénovation de Notre-Dame de Paris va nécessiter un nombre important de compétences dans différents métiers du bâtiment ;
  • Les entreprises rencontrent d'ores et déjà des difficultés pour recruter des professionnels qualifiés pour ce type de postes ;
  • Ceci s'explique notamment par le fait que les jeunes se détournent des études courtes et des métiers manuels au profit de formations permettant d'obtenir un diplôme plus élevé ;
  • Limiter la pénurie de compétences pour répondre aux besoins des entreprises et faire face aux échéances attendues passe notamment par une revalorisation des métiers manuels afin d'attirer davantage de jeunes vers ces formations.

 

Alors qu'un incendie a ravagé la cathédrale de Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019, le Président de la République a déclaré qu'elle serait rebâtie d'ici 5 ans. Si ce délai est jugé ambitieux pour certains ou irréaliste pour d'autres, de nombreuses compétences devront être mobilisées sur ce projet. Tailleurs de pierre, charpentiers, couvreurs, maçons, vitraillistes ou encore métalliers et plus généralement l'ensemble des métiers de la construction sont autant de corps de métiers qui vont être sollicités pour ce chantier de rénovation d'envergure. Mais est-ce que ces compétences sont aujourd'hui présentes en nombre suffisant sur le marché du travail et comment les rendre disponibles ? C'est à ces questions que tente de répondre ce billet.

 

 

Une pénurie de compétences dans ces métiers

Le secteur de la construction ne représente que 6,6 % de projets de recrutements selon la dernière enquête[1] « Besoins de Main d'œuvre » publiée par Pôle emploi début avril 2019. Néanmoins, c'est celui dans lequel la part de postes jugés difficiles à pourvoir est la plus grande. En effet, il cumule au total 69,4 % de postes où les difficultés à recruter sont importantes, loin devant l'industrie et les services aux entreprises, respectivement 2ème et 3ème dans le classement des secteurs rencontrant des difficultés de recrutement.

De plus, au sein-même du secteur de la construction et avant l'incendie de la charpente de Notre-Dame de Paris, les métiers parmi les plus recherchés dans le cadre du chantier de rénovation de la cathédrale sont déjà ceux pour lesquels la part des projets de recrutement est supérieure à la moyenne du secteur. 84,8 % de projets de recrutement de couvreurs étaient déjà jugés difficiles, 81,5 % pour des recrutements de charpentiers, 79,4 % pour les chaudronniers, … et 72,7 % pour les professionnels du travail de la pierre.

Projets et difficultés de recrutement dans certains métiers de la construction

Source : Pôle emploi, Enquête Besoins de Main d'œuvre 2019, traitement BSI Economics

Lecture : 3 077 projets de recrutement concernent les charpentiers en 2019. 81,5 % de ces projets de recrutement sont anticipés comme difficiles par les entreprises concernées.

 

Pourquoi une telle pénurie ?

Cette pénurie de main-d'œuvre dans les métiers de la construction peut s'expliquer notamment par le fait que les jeunes font des études de plus en plus longues et se détournent des métiers manuels demandant des diplômes moins élevés, souvent au profit de professions qualifiées « d'intellectuelles ».

Ainsi, en 2018, seuls 18,2 % des 25-34 ans étaient détenteurs d'un CAP / BEP tandis qu'ils étaient 30,2 % pour la génération 55-64 ans. A l'inverse, de l'autre côté de l'échelle des qualifications, près de la moitié de la génération 25-34 ans en 2018 avaient un diplôme de l'enseignement supérieur tandis qu'ils n'étaient qu'un peu plus de 2 sur 10 au sein de la génération des 55-64 ans.

Evolution du niveau de diplôme selon la génération en 2018

Source : INSEE – Enquête Emploi 2018, traitement BSI Economics

Champ : France hors Mayotte, population des ménages, personnes de 25 à 64 ans.

Lecture : en 2018, 18,2 % de la génération 25-34 ans étaient détendeurs d'un CAP ou BEP comme plus haut diplôme.

 

Parallèlement, cette désaffection des jeunes vis-à-vis des métiers manuels se constate dans l'évolution des effectifs en apprentissage. En effet, les effectifs en apprentissage restent les plus élevés dans les formations de niveau CAP / BEP, préparant prioritairement aux métiers manuels notamment de la construction, avec près de 163 000 personnes concernées en 2017 contre un peu plus de 55 000 individus pour les formations de Bac +5. Néanmoins, les premiers sont en baisse d'un tiers sur les 20 dernières années tandis que ceux dans les autres niveaux de formation sont en forte hausse (+78 % pour les formations de niveau Bac, +221 % pour les Bac+2, +416 % pour les Bac+3/4 et +1573 % pour les Bac+5 et plus).

Evolution des effectifs en apprentissage selon le niveau de formation

Sources : MENJ-MESRI DEPP/ SIFA (Système d'Information sur la Formation des Apprentis), traitement BSI Economics

Champ : France métropolitaine + DOM (avec Mayotte à partir de 2011) - CFA publics et privés.

Lecture : en 1997, il y avait 246 490 apprentis pour les formations de niveau CAP / BEP

 

 

Conclusion : revaloriser l'image des formations courtes et des métiers manuels

Depuis plusieurs années, les jeunes privilégient de plus en plus des études longues permettant d'obtenir un diplôme plus élevé, au détriment de l'apprentissage de métiers manuels dans le cadre de formation de type CAP / BEP notamment. Ce mouvement conduit à une pénurie de professionnels qualifiés dans un certain nombre de ces métiers manuels et génère des difficultés de recrutement importantes pour les entreprises souhaitant embaucher. Aussi, la mise en place de chantiers d'envergure comme la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris risque de créer un appel d'air de compétences rares susceptible de vider d'autres projets de leurs compétences.

« Voie de garage », « formation réservée aux mauvais élèves », etc. sont autant de préjugés vis-à-vis des formations manuelles qui ont la vie dure. Ils tendent à décourager les jeunes de s'orienter vers ce type de métiers alors même que les besoins en compétences sont importants et supérieurs à l'offre. Revaloriser l'image de ces formations et de ces métiers, vis-à-vis des jeunes mais également de leurs parents ainsi que des enseignants, est essentiel pour permettre de combattre ces clichés et former davantage de professionnels en vue de répondre aux besoins des entreprises.

 

 

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Docteur en Sciences Economiques de l'Université Paris-Est, Florine Martin est spécialiste des questions relatives au chômage, à l'accompagnement des demandeurs d'emploi, et à la formation.